Ikigami, le courrier de la mort

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Que feriez-vous si vous n’aviez plus qu’une journée à vivre ?

Avis de décès

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A leur entrée à l’école, tous les gamins sont vaccinés… sans exception.
Depuis quelques années maintenant, le gouvernement a adopté la loi dite de « Sauvegarde de la prospérité nationale », afin que la population puisse s’interroger sur la valeur de la vie. Ainsi, à leur entrée à l’école, tous les enfants sans exception sont vaccinés. Seulement pour 0,1% d’entre eux, un nano-virus leur est implanté, dont le but est de provoquer un arrêt cardiaque à un instant T, entre leur 18ème et 24ème année. Kengo Shujimoto, lui, y a échappé. Aujourd’hui, il travaille pour l’administration : Il est un des coursiers qui livrent l’Ikigami, un avis de décès délivrée à la personne concernée, 24 heures avant sa mort.

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1 sur 1.000 mourra entre ses 18 et 24 ans.
Chacun des dix volumes qui composent la série, nous propose ici deux histoires distinctes, elles-mêmes découpées en plusieurs phases suivant un schéma relativement similaire. Ça commence par la présentation du futur défunt et de son entourage, quelques heures, jours, voire parfois quelques années avant sa mort. Puis, le héros lui livre l’ikigami, souvent au plus mauvais moment d’ailleurs, et on suit alors les dernières 24 heures du condamné. Entre temps, généralement au début et à la fin, le récit se concentre sur Kengo Shujimoto, sur la façon dont il appréhende son boulot et les inévitables doutes qui l’assaillent. Petit à petit, une histoire se crée autour de lui, servant de fil conducteur entre les différents cas qui, eux, n’ont rien à voir entre eux.

Cette histoire se déroule de nos jours, dans un pays fictif qui propose de nombreuses similitudes avec le Japon. L’auteur en profite d’ailleurs pour égratigner de façon subtile la société japonaise et certains faits historiques, comme le traité de paix signé à la faveur des Etats-Unis à la fin de seconde guerre mondiale. C’est d’ailleurs le « protecteur » du pays qui nous concerne, qui est à l’origine de cette loi de sauvegarde de la prospérité nationale. Et s’il s’agit là encore d’un pays fictif, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec les Etats-Unis et le fameux traité de sécurité de 1951. Toutefois, si la ressemblance avec le Japon est flagrante, le pays qui nous est décrit ici a tout de la dictature. Une dictature douce, où les citoyens bénéficient d’une certaine liberté (rien à voir avec la Corée du nord par exemple), mais une dictature tout de même, où les opposants sont sévèrement punis et « rééduqués » à la gloire de la nation, où des milices secrètes sont chargées d’espionner les fonctionnaires et où la délation est grandement recommandée.

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La population est conditionnée pour dénoncer les éléments dégénérés qui se rebellent.

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Là je mets du sexe pour attirer votre attention. Je sais comment vous fonctionnez bande de pervers !
D’ailleurs il ne faut pas se leurrer, le ton ici est résolument adulte ; on est très loin des japoniaiseries qui pullulent dans les librairies. On a même très vite l’occasion de le vérifier, puisque le tout premier cas est celui d’un jeune garçon, martyrisé à l’adolescence par des caïds du lycée, qui à réception de l’ikigami, cherche à se venger en violant l’une des filles du groupe et en tentant d’assassiner un autre de ses tortionnaires. Mais outre le propos mature du récit, ce qui force l’admiration dans ce manga, c’est sa vocation à éviter les clichés et à prendre de la distance vis-à-vis des personnages, pour ne pas s’enfermer dans un carcan de préceptes moraux à la con. En soi, chacun des cas est d’ores et déjà un beau pied de nez à la culture du happy end, puisque pour celui qui reçoit l’ikigami, il n’y a aucune autre issue qu’une mort programmée et cruellement ponctuelle.

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Un graf’ qui en jette sévère.
Alors certes, d’aucuns trouveront sans doute que l’apathie du héros et de la population vis-à-vis d’une loi aussi inhumaine, est énervante. Mais ce n’est pas parce que nous, lecteurs, sommes indignés que ça doit forcément être le cas d’une population endoctrinée depuis des décennies. Au contraire, c’est dans cette lente prise de conscience du héros, dans ses doutes, dans ses choix, dans ses craintes, que réside toute la crédibilité du récit. Si je devais toutefois émettre une réserve, ce serait d’avantage sur l’attitude des jeunes désignés par l’ikigami, non pas après, mais avant qu’ils le reçoivent. Selon moi, si je devais vivre dans une société où une loi imposait la mort d’une personne sur mille, je me sentirai d’avantage concerné et vivrait dans la peur, peut-être même en léthargie pendant ces six années. Or ici, à part un bref moment où il est dit qu’il est préférable d’attendre ses 25 ans pour faire un enfant, les jeunes sont trop insouciants. Je sais bien qu’on a toujours tendance à penser que le malheur n’arrive qu’aux autres, mais ici il n’est pas question de probabilités telles que gagner au loto ou s’écraser en avion. Non, une personne sur mille, ça touche forcément quelqu’un de votre entourage, de votre famille, un voisin, une vague connaissance… Il me semble impossible de ne pas en avoir d’avantage conscience et de ne pas rythmer sa vie en conséquence.

007-396.jpgMais outre ce défaut vraiment mineur, j’ai bien du mal à en trouver d’autres. Même le dessin est plutôt chouette et n’est pas plombé par ce copier/coller de visages auxquels on flanque des coupes de cheveux différentes pour différencier les personnages, comme on peut le voir parfois dans certains mangas. Non vraiment, il n’y a rien à reprocher à cette oeuvre, jusque dans son dénouement, plutôt culoté en un sens, qui le propulse illico au panthéon des bandes dessinées qui m’ont le plus marquées, aux côtés des chefs d’œuvres que sont Akira, Watchmen ou l’Incal. Rien que ça.

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