Journalisme vidéo ludique, crise et pénurie

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Dans le monde des médias dédiés au jeu vidéo, le journalisme n’existe pas. Non seulement il n’existe pas mais en plus il se répète, vieillit mal, se fait bouffer par l’argent et se permet de donner des leçons aux éditeurs de jeux vidéo.

L’argent pourri les gens

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 »J’écris des papiers sur les Pokémons et GTA et l’argent pleut ahaha, c’est comme dans un rêve, en plus j’ai une cravate »
Si le monde du jeu vidéo est en crise, le monde du « journalisme » vidéo ludique l’est encore plus. Dans la presse, sur le web, c’est très loin d’être l’Eldorado. Si à une époque lointaine, il y a 15 ans, on pouvait débarquer dans un magazine à 17 ans en cumulant 27 000 francs de piges dans le mois (véridique), aujourd’hui ce n’est plus la même chanson. Les pigistes sont payés au lance pierre (on en sait quelque chose), les rédacteurs à temps plein sont extrêmement rares, que ce soit dans la presse papier ou dans la presse web (même à la télé les rédactions jeux vidéo ne payent pas grassement). On ne vit plus aussi facilement du « journalisme » en jeu vidéo, c’est même très difficile. Tout bonnement parce que les rédactions au sens large vivent elles-mêmes difficilement, sur papier les ventes baissent de jour en jour, sur le web le climat économique est très particulier. On peut y trouver des explications mais ce n’est pas le débat, le débat c’est que le web comme le papier ont une méthode parfaitement courante, la plus rapide et la plus juteuse pour tenter de survivre : la publicité. Plus exactement, la publicité ciblée jeux vidéo.

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J’ai pris gameblog comme exemple mais ça colle avec n’importe quelle rédaction professionnelle bien entendu.
Les annonceurs payent pour figurer dans le magazine ou le site web. Par extension, les sites dit professionnels (qui génèrent de l’argent avec une société derrière eux) ont le même souci que les rédactions presse vis-à-vis des lecteurs : La remise en question de leur intégrité. Comment ne pas remettre en cause légitimement un site qui donne un avis dithyrambique sur un jeu alors que toutes les pages sont ornées de pubs pour ce dernier ? Le lecteur peut légitimement se poser la question, avoir des doutes. Tant bien même la régie pub du site est gérée par d’autres personnes que les rédacteurs (c’est le cas dans PRESQUE toutes les rédactions), comment voulez-vous être légitime à parler d’un jeu grâce auquel vous pouvez payer votre loyer ? Et ce même si votre avis est honnête et indépendant… Et comment voulez-vous que les annonceurs ne se braquent pas lorsqu’ils vous payent pour faire la promo d’un jeu qui deux clics plus loin est saqué par votre rédaction ? C’est de la schizophrénie. Non je ne trouve pas illogique qu’un éditeur blacklist un site pour son avis négatif sur un jeu grassement promotionné au même endroit (et donc une rédaction grassement payée par l’éditeur), je ne le cautionne pas pour autant, mais lorsqu’on vit de la publicité pour les jeux vidéo alors que la principale activité du site est de tester des jeux vidéo, c’est inévitable. Est-ce à cause de ça que certaines rédactions ou rédacteurs peuvent être tentés de rehausser leurs avis ? Je n’ai pas besoin de répondre, que l’on soit de près ou de loin lié à ce métier, c’est évident. La vraie question c’est pourquoi les sites (moins les magazines qui aujourd’hui varient plus) de jeux vidéo s’obstinent à prendre des annonceurs spécialisés dans le jeu vidéo ? Le public gamer s’intéresse aussi au cinéma, à la lecture, la musique, ils s’habillent tous et ont donc tous besoin de vêtements etc… Comme s’il n’y avait aucun moyen de choisir un annonceur qui diffuserait des pubs hors jeux vidéo…

Il pompe, tu pompes, vous pompez

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Chez Pix n’Love  »Les cahiers du jeu vidéo » font parti des excellents exemples prouvant que l’on peut parler du jeu vidéo autrement et en détails.
Le « journalisme » vidéo ludique est en crise financière, mais aussi en crise de neurones, d’inventivité, d’imagination, d’idées (d’autant que le terme « journaliste » dans un métier où il n’y a aucune investigation, très peu d’articles de fond et très peu de reportages est forcément un peu galvaudé…). Aujourd’hui, en terme de rédactions professionnelles il n’y a guère que Pix n’ Love et IG Magazine qui s’affranchissent de toutes critiques et de news d’actu (ou quasi, ce ne sont en tous cas pas le principal de leurs ouvrages) pour parler du jeu vidéo véritablement autrement. La presse jeu vidéo dit souvent, à juste titre, que les éditeurs font tourner le jeu vidéo en rond en nous resservant ad vitam eternam les mêmes jeux, quant à elle la presse jeu vidéo se recopie de publication en publication pour proposer strictement les mêmes formules et contenus… Ces grands « journalistes » nous serviront comme excuses que « le public n’est pas prêt pour le changement » (pour supprimer la notation des critiques, pour faire moins d’actu et plus de fond etc), soit la même excuse que les éditeurs ressortent lorsque ces mêmes « journalistes » leurs reprochent un manque d’innovation et d’évolution dans leurs jeux… La vérité c’est que comme pour les éditeurs de jeux, les rédactions ne manquent peut-être pas d’idées mais de couilles pour les mettre en place et préfèrent se concentrer sur ce qui marche actuellement, ne prendre aucun risque (parce que tout est question d’argent, toujours…). Dans le cas d’un journal ou d’un site de jeu vidéo, ça veut dire faire de la news en masse, et de la critique en surplus. En les traitant de magazine en site et de site en magazine de la même façon. Cette sacro sainte formule, c’est ce qui a tué la presse ne pouvant de toute façon plus lutter avec le net en terme de réactivité, et elle finira par doucement s’amincir au fur et à mesure que les mentalités évoluent (merci Pix n’ Love, merci IG Mag d’avoir montré à tous ces cons qu’on peut faire autre chose et que ça peut marcher). Je ne dis pas qu’il n’en faut plus, de cette formule ancestrale, je dis qu’il ne faut pas QUE ça. En tous cas c’est ce que je souhaite, ça c’est certain. Et je ne suis pas le seul, ça c’est certain.

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Cette image symbolise parfaitement à la fois l’industrie du jeu vidéo mais aussi celle du  »journalisme » en jeu vidéo.
Il reste maintenant aux rédactions web (et plus particulièrement celles dites « pro ») à passer elles aussi le cap de l’adolescence (voir de l’enfance) en prenant le risque de proposer autre chose que de la news à la pelle et de la critique à fond la caisse sans forcément avoir l’idée saugrenue de corrompre ses idéaux pour gagner trois kopeks avec, vous êtes des passionnés ou quoi ? Les joueurs ont évolué, leurs mentalités ont évolué, pourquoi pas le « journalisme » avec ? Prenez les cinq plus gros sites de jeux vidéo français, tous dirigées par une grosse boîte qui fournit des locaux, un peu de thunes et du sponsoring, et essayez de les différencier dans le contenu proposé. Ils parlent tous de la même chose parce qu’ils sont tous centrés sur l’actu mais surtout ils en parlent tous de la même façon, avec simplement un style d’écriture différent tout au plus (et encore), la belle affaire. (Sur Polygamer, et c’est pas pour se la péter, nous ne sommes pas des journalistes, nous petites merdes underground méconnues, on essaye de faire pas mal d’articles de fond (comme celui-ci), d’interviews plus profondes, on accorde un peu moins d’importances aux images et vidéos (et sur la prochaine version du site ce sera d’autant plus vrai), et nos critiques s’affranchissent de pas mal d’aspects récurrents, on essaye d’en faire des exercices de style humoristiques ou des points de départ pour réflexions à la place. Mais qui en a quelque chose à battre ? C’est aux gros sites regardés en masse d’avoir des couilles, de « montrer l’exemple ».)

Aspirateurs magazine, presse spécialisée JV, même combat

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Jeuxvideo.com est l’exemple le plus probant en terme de  »test façon test d’aspirateur ». Mais c’est pareil, tous les sites ont cette tare.
Attardons-nous sur le traitement des « critiques de jeux » en elles-mêmes dans la presse, je trouve ça assez symbolique de l’état actuel du « journalisme » vidéo ludique. Notées, comme à la maternelle, comme si le jugement de valeur arithmétique (ou étoilé, ouuuuh c’est pas des notes c’est des étoiles ouuuuh, vivement la distribution de bon points) était plus important que l’avis en lui-même. N’est-ce pas déjà la preuve qu’on réduit une critique à un concours de bite puéril qui alimentera des débats sans intérêt tout aussi enfantins (type « Mais putain ça mérite un 7 pas un 6 ! Site de merde ! ») ? Pour ce qui est de la critique textuelle, depuis que le jeu vidéo existe 95% des rédactions pro (pour ne pas dire 100% en fait) utilisent un schéma identique. C’est-à-dire un décorticage précis de chaque aspect technique : graphismes, bande son, gameplay, durée de vie, comme on décortiquerait un produit électroménager sur chacun de ses aspects (puissance, forme, maniabilité, durée du sac pour un aspirateur…). C’est là où on peut légitimement appeler ça des « tests » et non pas des critiques. Je ne dis pas qu’il faudrait se passer de ce genre de pamphlet mécanique, mais encore une fois il ne faut pas QUE ça. Quelle publication professionnelle osera un jour faire avancer le schmilblick en proposant des critiques de jeux vidéo comme on peut proposer des critiques d’art, de littérature, de cinéma ? Référencées et/ou émotionnelles, libérées de tout mode d’emploi, de tout carcan rédactionnel et qui retranscriraient un ressenti spontané et une analyse plus culturelle ou sensitive que technique. J’en rêve.

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Bêêêêêêêêêêê !
Comme si faire un site de jeux vidéo (et non pas un blog, c’est important) empêchait systématiquement toute innovation, toute inventivité, toute maturité. Condamnés à recopier ce qui a fini par couler la presse papier ? Les « journalistes » font souvent le parallèle entre le cinéma, son avancée et sa variété, et le jeu vidéo loin derrière, n’est-ce pas ? Et bien si on compare la presse spécialisée en cinéma et celle en jeu vidéo, le gouffre en terme de variété d’approches et d’avancée est encore plus conséquent. Est-ce que c’est lié ? Oui et non, c’est sûr que si on avait 8 jeu sur 10 qui parlent de sujets plus adultes et profond que « tirer, courir, sauter » les critiques classiques n’auraient vraiment plus aucun sens, mais c’est pointer la paille dans l’œil de l’autre et ne pas voir la poutre dans le sien… En attendant, j’en profite pour vous encourager à lâcher un peu Gamekult, Jeux-video.com, Jeux-video.fr, Jeux-actu et/ou Gameblog et à vous pencher un peu plus sur des La Faute à la manette ou Chamboultout entre autres, qui sans être toujours follement intéressants offrent une vision du jeu vidéo différente et souvent plus profonde, mature et spontanée que nos professionnels nationaux. Spéciale dédicace et merci à eux d’être là (si vous nous lisez, je vous embrasse les gars).

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