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[MAJ] Poison City, #JeSuisTsutsui

En écho à son expérience de mangaka, Tetsuya Tsutsui nous livre le premier tome d'une oeuvre dénonçant les élans de puritanisme, néfastes pour la liberté d'expression.

C’est quoi ce manga ?

Auteur à succès, à qui l’on doit les œuvres Manhole, Reset ou Prophecy, Tetsuya Tsutsui s’attaque avec Poison City, aux atteintes à la liberté d’expression que subissent parfois les mangakas, comme il en a fait lui-même l’expérience avec Manhole. L’histoire est ici celle de Mikio Hibino, un jeune auteur de mangas, débutant une série dans un célèbre magazine à destination des ados nippons. Cette série, traite d’un virus extrêmement contagieux transformant des hommes ordinaires en cannibales voraces. Son problème, c’est qu’avec l’imminence des Jeux Olympiques de Tokyo, le gouvernement japonais glisse dangereusement vers l’extrémisme puritain, planifiant l’annihilation de tout ce qui est susceptible de nuire à son image. Dès lors, les mangas, toujours dans la surenchère de gore, de sexe et d’images chocs, deviennent les boucs émissaires évidents pour la commission chargée d’assainir la société. Très vite, le jeune auteur se retrouve confronté à la censure, sans cesse grandissante autour de son oeuvre. Forcé d’opérer de nombreuses modifications, d’avantage de suggestivité et de sens moral, Hibino va se retrouver tiraillé entre rester maître de son ouvrage ou sacrifier ses convictions sur l’autel de la rentabilité. Mais avec le climat délétère qui s’installe et l’intolérance croissante vis-à-vis des œuvres polémiques, y compris chez le grand public, Hibino pourrait bien perdre plus que quelques yens.

Tome 1

Le récit est ici fictif, baigné d’une oppression culturelle volontairement exagérée, mais il n’en reste pas moins effroyablement réaliste. Le parallèle avec le destin des Comics, que le Professeur Wertham a fait basculer dans les années 50, en poussant les éditeurs à bannir toutes traces de violences et d’immoralité dans leurs publications, est tel qu’il est lui-même signifié par l’un des protagonistes de ce premier tome (heureusement d’ailleurs, car ma culture du Comics est plutôt light). On y retrouve également en écho, son expérience personnelle, en l’occurrence la censure opérée sur Manhole et basée exclusivement sur une interprétation visuelle et parfois erronée des pages du manga. Ou encore ce climat de chasse aux sorcières qui prend de plus en plus d’ampleur au Japon ces dernières années et tend, selon Tetsuya Tsutsui (je ne suis pas suffisamment au fait de la situation pour exprimer un quelconque avis sur le sujet), à bâillonner les auteurs japonais sous couvert de dignité nationale.

L’Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée (ACBD) a récemment décerné le Prix Asie 2015 à Poison City. Il fait suite au palmarès, à Wet Moon d’Atsushi Kaneko (2014) et Opus de Satoshi Kon (2013). Alors j’imagine que l’association a eu accès à l’oeuvre complète, mais me concernant, avec un seul tome sorti (sur deux programmés), il me parait délicat d’émettre un avis définitif quant à sa qualité. Pour l’heure, le manga n’a finalement que peu avancé dans son intrigue, et si l’ambiance est intéressante et le dessin toujours aussi remarquable (une constante chez Tsutsui), on ne sait pas encore où tout cela va nous mener. De plus, j’ai peur que l’auteur se laisse aller, à travers cette histoire, à une petite vendetta personnelle contre ceux qui ont condamné son travail. Car si la censure est souvent le garant d’une certaine forme de dictature, la liberté d’expression n’est pas là non plus pour permettre à tous de faire et dire n’importe quoi impunément ; notamment dans des revues à destination d’enfants et d’adolescents. J’attendrais donc la sortie du deuxième tome pour valider tout le bien que je pense de ce manga...

Tome 2

Ce second volume reprend exactement où le premier nous avait laissé. Et si le précédent prenait le temps de nous dépeindre la société dans laquelle l’œuvre évolue ainsi que les différents protagonistes de l’histoire, celui-ci s’axe d’avantage sur l’auteur et son combat pour que soit reconnues les valeurs de son manga. D’ailleurs, l’histoire ne s’embarrasse plus ici de sa dualité avec le manga sur lequel travaille l’auteur, et du coup on ne le voit quasiment plus, si ce n’est en couvertures de chapitres. Ce n’est pas plus mal à mon sens. Car l’idée de proposer deux mangas en un nous permettait de mettre en relation l’œuvre censurée et le censeur. C’est un parti pris intéressant, mais qui du coup plombait un peu le rythme de l’histoire. L’abandonner (ou presque) dans ce second tome, permet ainsi au récit de tenir une cadence plus propice à nous garder en émoi. L’histoire nous tient alors en haleine jusqu’au dénouement final, et les mésaventures du héros résonnent à nos oreilles (enfin nos yeux), en nous ramenant pêle-mêle aux heures sombres du nazisme et à la façon dont ils récoltaient et brûlaient les ouvrages jugés inadaptés, aux dangereux errements de certains groupuscules intégristes type Familles de France ou encore à l’expérience même de l’auteur, Tetsuya Tsutsui, avec la classification jugée abusive de Manhole. Ce n’est alors plus l’histoire de Mikio Hibino qui nous est contée, mais celle de toute une société qui, sous couvert d’élans moralisateurs parfois justifiables, peut sombrer dans le maccarthysme et le verrouillage complet de la culture et des idées.

Encore une fois, le parallèle est habilement fait avec les auteurs de Comics des années 50, qui ont délaissé l’horreur pour la satire avec Mad Magazine. En effet, avec Poison City Tsutsui tourne lui aussi en dérision, en grossissant volontairement le trait, la perversité des décisions visant à censurer les œuvres jugées trop néfaste pour la société. Il considère, à juste titre, que les mangas sont essentiellement là pour nous divertir, pas pour nous éduquer. Que les dérives de la société ne leur incombent pas, mais sont plutôt de la responsabilité des parents, des politiques et de la presse. Le débat a le mérite d’être posé et fait écho à celui autour du jeu vidéo, et plus globalement à tout ce qui attrait à la « culture jeune ». Toutefois, pour avoir lu Manhole (ce qui n’était pas le cas au moment où je rédigeais la critique du premier tome), je considère clairement que c’est un manga à ne pas mettre entre toutes les mains. Je ne le qualifierais pas de nocif pour la jeunesse, comme il l’est actuellement au Japon (ou du moins à Nagasaki). Mais pour avoir une fille de 16 ans férue de mangas, je ne lui conseillerais pas. Je doute qu’elle devienne un dangereux psychopathe à cause de lui (ou d’autres d’ailleurs), et de toute façon si elle veut absolument le lire je ne pourrais guère l’en empêcher. Mais je n’ai pas spécialement envie qu’elle lise des histoires aussi sombres à son âge, tout comme je ne tiens pas spécialement à ce qu’elle regarde des films d’horreur par exemple. C’est sans doute mon côté vieux con paternel, mais sans tomber dans le flicage permanent des activités de nos enfants, je considère que c’est à nous, parents, de les éduquer pour qu’ils ne lisent pas des mangas trop violents, regardent des films trop malsains ou jouent à des jeux vidéo trop amoraux. Qu’ils le fassent n’est pas un drame en soi, il n’est pas question d’en faire des Télétubbies, mais ça doit rester une sorte d’interdit dans leur esprit, comme une barrière qui leur fait prendre conscience que ce n’est pas la normalité. Enfin bref, je m’égare. Lisez Poison City, c’est un excellent manga.

Par Fylodindon, le 5 juin 2016

 
Avatar de Fylodindon

Tiens, je viens de me rendre compte que je n’ai jamais fait la critique du troisième et dernier tome de Prophecy... C’est ballot.

Fylodindon, le 8 juillet 2015 à 22h43
Avatar de SadPanda

Selon moi les 3 tomes de Prophecy valent le détour, en plus, ils sont bien garnie.

SadPanda, le 9 juillet 2015 à 12h51
Avatar de K.mizol

Si je me souviens bien, j’ai été déçu par la fin de Prophecy pour ma part. D’ailleurs ça m’a tellement peu marqué que je ne m’en souviens plus vraiment, c’est pour dire... Par contre l’idée de base de Prophecy était vraiment cool et marquante.

K.mizol, le 9 juillet 2015 à 12h55

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